25 mai 2007

Pirate aux Caraïbes(2) : la Sierra Nevada

La nuit vient de jeter son voile d'obscurité sur la jungle tropicale de la Sierra Nevada. Il est 19h et la forêt, verdoyante de jour, s'enveloppe de ténèbres et se fait décor sombre, impénétrable. Le monde de la nuit se réveille. Les insectes affutent leurs ailes, entament leur partition, et chacun se joint au bruit étourdissant qui enfle à mesure. Installés comme de vieux débris courbaturés autour de deux bougies, nous discutons certainement de la deuxième jounée de traversée dans la forêt qui nous a semblé moins rude que la précédente, à moins que nous ne sommes en train de faire l'éloge du succulent repas que nous avez préparé Jaime un peu plus tôt et qui nous avez laissé satisfaits et repus. Les cinq heures de marche dont une bonne partie dans des montées boueuses, il est vrai ouvrent consiérablement l'appetit. On ne s'est d'ailleurs jamais, à aucun moment durant cette expédition, fait prier pour dévorer, plutôt deux fois qu'une, les soupes, les poulets au curry, et autres riz que nous mitonait notre cuisinier. Jouant pour certains avec la cire qui dégouline et dégringole, nous évoquons peut-être la journée à venir, la troisième depuis notre départ de Santa Marta. Autour de la table, on parle langues, on écoute Manuel nous raconter les histoires qui lui sont arrivées en tant que guide. Au dessus de la bougie, le noir dense qui envoute la forêt ne se laisse pas atteindre par le faible éclat des deux flammes réunies. Justement quelque chose de lumineux a bougé, comme un faible mais distinct clignotement. On se tourne tous vers l'obscurité, scrutant les ténèbres, et, tac, ça reclignote, un peu plus loin que la première fois cependant. Soudain, d'autres points verts phosphorescents apparaissent et s'évanouissent dans l'instant, puis réaparaissent à un autre endroit et clignotent de nouveau. Comme pour répondre à notre interrogation et émerveillement communs, tout de suite après, un insecte est venu s'écraser gentillement sur le bois de la table, parsemée de taches de cire sèches. Gesticulant et incapable de reprendre son vol, cloué à la table et voué à y trotiner de long en large, nous avons pu l'observer de plus près. La luciole volante, enfin, plus vraiment en état de voler, ressemblait à une espèce de carabe marron au dos aplati et possédait, à notre grande surprise, un double système de phosphorescence; l'un, planqué sous l'abdomen, permet à la bestiole, soit de lâcher un flash lumineux, soit de diffuser une lueur continue et orangée que l'on distingue à merveille lorsque l'insecte vole suffisament haut pour observer son ventre; l'autre, intégré aux deux têtes d'épingles qui lui servent de yeux qui s'allument litteralement et qui, comme la dynamo d'un vélo se charge en roulant, brillent plus intensément dès que la luciloe se met en mouvement. Je suis resté longuement à contempler ce ballet aérien avant de me diriger vers mon hammac pour profiter d'un sommeil bien mérité dans la jungle nocturne de la Sierra Nevada.

Au réveil, une agitation est palpable : un dernier tronçon de six heures de marche nous sépare de la ciudad perdida. Le parcours longe et traverse plusieurs fois la rivière, et le terrain est sensiblement différent de celui des jours précédents, qui, déjà, offrait une belle varieté de difficultés. La proximité de l'eau renforce encore l'humidité extrêmement élevée. A certains endroits les feuilles gigantesques parviennent jusqu'au zénith. La végétation investit jusqu'à la moindre pierre et la mousse de couleur verte claire au milieu de verts soutenus, sombres et humides se révèle parfois traitresse, mais ce n'était rien comparé à ce que serait le même trajet au retour de la ciudad perdida le jour d'après. La dernière heure de marche de ce troisième jour fut consacrée à traverser 8 ou 9 fois la rivière. Ce qui veut dire 16 ou 18 fois enlever et remettre ses chaussures et, au milieu, traverser pieds nus avec l'eau qui monte parfois jusqu'à la ceinture, tout en protégeant son sac et en essayant de ne pas déraper sur des galets plus ou moins stables, qui, équilibre ou pas, de toute façon, te broient la plante des pieds, et tu t'extasies alors de l'habilité des indigènes à se déplacer ainsi, quelque soit le type de terrain avec une vélocité remarquable quand bien même, parfois, ils portent de lourdes charges sur leurs épaules. Au pied de la ciudad perdida, avant de grimper, presque à pic, les quelques 1200 rudimentaires marches de pierre, nous nous sommes arrêtés pour savourer, du haut d'immenses roches polies par les flots et qui défient l'éternel écoulement de l'eau, un pique-nic mémorable dont nous ne fîmes qu'une bouchée tout en contemplant les cascades qui déferlent incessemment le long des parois et qui viennent alimenter le lit de la rivière. Une fois rassasiés, au sommet nous attendait le spectacle d'un havre de paix : une cité en terrassements délimités par des pavés de pierre, beaucoup plus homogènes et réguliers que ceux des marches de l'entrée principale ou des nombreux escaliers qui relient une terrasse à une autre. De toutes parts, la forêt forme comme une cuvette au milieu de laquelle rayonne la simple et majestueuse ciudad perdida.

Un bel orage éclata une fois sur place. Gonflées par les pluies diluviennes, les eaux du torrent devenues marrons se déversaient avec fracas. Certains nuages nimbaient les collines les plus basses et le ciel jetait un terne éclat sur la jungle métamorphosée. Nous devions découvrir le lendemain en reprenant notre marche que le paysage en avait été singulièrement transformé au point, parfois, de ne plus reconnaître les chemins que, la veille à peine, nous avions empruntés. Nous nous rendrions compte également à la fin de ce quatrième jour, combien il avait été important d'avoir rejoint au plus vite le deuxième campement, car non seulement nous étions trempés jusqu'aux os et je ne compte plus le nombre de fois où nous avions failli nous étaler sur ces verts délicats devenus ultra-glissants, mais qui plus est, une fois à l'abri, peut-être un quart d'heure après, nous entendîmes le tumulte des flots gronder au point d'aller jeter un coup d'oeil et nous vîmes alors la rivière comme en furie qui avait triplé de volume et décuplé sa force. Il ne pleuvait pourtant plus depuis une bonne demi-heure, mais en haut, plus loin, dans les montagnes, l'orage était loin d'avoir dit son dernier mot. Tous nous réalisâmes devant ce cours d'eau enragé que nous aurions tout à fait pu rester coincés avant d'arriver au camp. Meilleurs nous parurent sans doute les hammacs cette nuit-là. Le cinquième jour fut le plus éprouvant de la semaine. La deuxième journée, qui correspond au mème tronçon dechemin, avait été relativement facile. Du moins, c'est le souvenir que nous en gardions. Deux raisons à cela : d'abord, la première journée de marche s'était faite sous une chaleur accabalante et humide; ça et l'installation de l'effort proprement dit nous avaient laissé la saveur d'une journée en enfer. De fait, pour la seconde journée, nous étions, disons, préparés à fournir un effort physique important. Ensuite, comme nous allions vite nous en apercevoir au cours de cet avant-dernier jour de marche, une grande moitié du parcours n'avait été que pure descente, et il nous fallait désormais l'effectuer dans l'autre sens. La pluie de ces deux derniers jours avait rendu la terre extrêmement boueuse, et pendant près de deux heures, chaque fois que tu relevais la tête, tu apercevais un chemin, raide, en colimaçon et qui n'en finissait jamais de monter.

Enfin arrivés au premier campement, nous visitâmes un atelier clandestin de fabrique de cocaïne ou plus exactement de pâte de cocaïne. Le moment fut étrange : nous six face à ce jeune colombien avec la forêt en fond, et ses bidons de gasoil, ses tamis de tissus tendus entre quatre bout de bois, ses bouteilles de soude caustique ou d'acide chlorhydrique, ses cristaux de permanganèse, armé de tous ces produits préparés à l'avance comme dans une émission télévisé de cuisine où l'on vous montre le resultat des blancs en neige mélangés avec du benzène après deux heures de cuisson thermostat 7. On pourrait penser que ce type gagne beaucoup d'argent. En réalité, ce travail de laborantin lui rapporte peu. Il gagne certainement plus que la plupart de ceux, indigènes ou "colons", qui vivent ou travaillent dans la forêt, mais les plus values se font plus tard, aux mains des mafieux après extraction de la cocaïne de la pâte qu'il faut débarasser de la soude. Nous avons surtout été stupéfaits d'apprendre combien gagnaient le guide et le cuisinier pour ce long trajet de six jours en comparaison du prix que nous avions payé. En évoquant l'agence de voyage, on entendait fuser quelques jurons. Des voleurs. Des bandits. Cette partie de la Colombie vit fortement du tourisme. Sur le montant de l'expédition (un peu plus de 200 dollars), une partie va à la communauté indigène, une autre à certains groupes paramilitaires d'auto-défense, une autre à l'acheminement des vivres, mais la plus grosse somme réside dans les poches de ceux qui ne vivent ni ne travaillent au coeur de la forêt. Jamais cette réalité, la même un peu partout, ne m'avait jamais autant frappé. Les gens se connaissent tous dans cette partie de la Sierra Nevada, c'est leur lieu de vie et/ou de travail; c'est un endroit rugeux, difficile et épuisant.. Eux seuls connaissent la forêt, ses chemins, ses secrets aussi, sa dureté, eux seuls y viennent du reste, et pourtant ils sont les derniers à récolter le bénefice de leur labeur et de leur dévouement. Ça se saurait depuis belle lurette, vous ne croyez pas, si le mérite avait quelque chose à voir avec ce monde.

Posté par LucAmeSud à 00:32 - Commentaires [0] - Permalien [#]


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