12 octobre 2007

Argentine, Chili : une dernière danse...

  Définitivement, l'Argentine comme pays de départ, après ce long voyage, aura été un excellent choix, même si ce dernier s'était fait bien avant de commencer cette aventure en Amérique Latine, c'est à dire un peu au hasard. J'y vois a posteriori au moins trois bonnes raisons. La première sous forme de clin d'oeil du destin pourrait on dire, quand j'appris au mois de juin avant d'en être parfaitement convaincu au mois de juillet que mon père, au mois de septembre, se trouverait à Rosario durant trois semaines dans le cadre de son travail. J'en profite ici d'ailleurs pour saluer et remercier chaleureusement ses camarades de classe. La deuxième raison concerne en fait un des pays voisins de l'Argentine, je veux parler bien sûr du Chili. Presque douze mois ont passé depuis mon arrivée sur le continent par ce pays qui, à cet égard, restera à mes yeux l'un des plus beaux; repartir là où tout a commencé, et la boucle, comme on dit, sera bouclée. Comment comprendre l'adjectif "beau" ? C'est au fond l'enjeu et le mystère d'un tel voyage. Enfin la troisième raison, bien qu'à présent s'en dessinent quelque autres, c'est tout bonnement Buenos Aires même. Disons-le sans détour, partir depuis Buenos Aires où je passerai les derniers jours avant de prendre l'avion diminuera d'autant le déchirement qu'aurait pu constituer ce même départ depuis un tout autre pays. Oui, ce que je viens d'énoncer signifie en d'autres termes, plus clairs, que le pays berceau du tango ne fait pas figure parmi les favoris, bien qu'y résident et des paysages à couper le souffle et désormais d'excellents amis. Dans le même temps - et ceci pourrait constituer une raison supplémentaire disons une troisième raison bis - le charme qui se dégage de cette ville et la vive ressemblance de part les origines de sa population autant que de ses rues avec celles de l'Europe est une bonne introduction au retour en terre natale. Permettez-moi d'ajouter un astérix à cette troisième raison, décidément bien ample, en faveur je vous le rappelle du choix jugé judicieux de la capitale argentine comme point final à ce voyage avant de rentrer en France : il y pleut constamment, le ciel est gris à se pendre et après une année d'un soleil généreux et presque sans faille, un petit stage à Buenos Aires, ma foi, a de quoi vous remettre les idées au noir, histoire de limiter le dépaysement en rentrant. Et juste quand je dis cela, j'entends qu'on annonce une semaine printannière avec des journées particulièrement chaudes et ensoleillées : ce n'était peut-être pas un choix si judicieux que ça après tout; le choc de l'automne après l'effervescence du printemps qu'ils annoncent, c'est peut-être le pire.   

  Mais revenons, si vous le voulez bien, en arrière, en ce milieu du mois de septembre après avoir quitté, à regrets comme vous le savez, le Mexique. Etrange sensation que de fouler le sol argentin, que de déambuler de nouveau dans les rues de la capitale de l'Argentine. D'emblée, il est question de familiarité. C'est le mot qui me vient à l'esprit immédiatement. Il en viendra un autre plus tard, plus fort. Familiarité d'abord, en retrouvant l'accent chuintant des porteños et leur manière de laisser trainer la voyelle finale d'un mot, l'emploi du vos au lieu du tu si caractéristique de l'argentin, le tout accompagné de résonnances nasales inégalables. Les murs décrépis et noirâtres, la chaussé pavée de pierres rectangulaires grossières et difformes, les trottoirs de San Telmo tapissés de petits carrés de couleur brique délavé, le pot-pourri d'architectures européennes de toutes les époques, mais pour la France, plus précisément celle du début du siècle dernier, témoignage de l'échange culturel qui existait entre ces deux pays après l'exposition universelle à Paris, et bien sûr la pluie et le vent qui balayaient la ville le jour de mon arrivée, tous ces éléments réunis me donnèrent à penser, mais surtout à sentir que je marchais non pas à Buenos Aires mais dans un Paris ou un Bordeaux halluciné! Une poignée de jours plus tard, le même sentiment m'assaillait en arrivant de nuit sous la pâle lumière de vieux lampadaires dans la ville de Rosario, où je retrouvais, dès le lendemain, mon père. Dans cette ville, c'est encore plus celle de Bordeaux qui m'apparut en filigrane. Et avec la présence de mon père, c'est moins la notion de familiarité que celle de famille qui affleurait alors à ma conscience. Ce n'est toutefois pas ce mot qui devait s'imposer quelques semaines plus tard en marchant dans les rues de Santiago, au Chili. A Rosario, le ciel fut plus gris que celui de Paris, le crachin plus fin que le breton, et la bise plus glaciale que celle de la Scandinavie (ceci est une spéciale dédicace à mon père : qu'il puisse dire que j'exagère lol). Vous l'aurez compris, un temps maussade et des retrouvailles familiales, ça sent l'hiver en France, ça sent la fin du voyage. J'élude volontairement les quelques jours passés dans le nord-ouest argentin où règne un climat chaud et aride : après ce que je viens de vous commenter de mon arrivée à Buenos Aires puis à Rosario, le choc fut plus que thermique...

  Un petit détour nostalgique par Mendoza, la plus belle et agréable ville d'Argentine, et vint déjà l'heure de traverser la cordillière des Andes, de l'autre côté de laquelle se trouve le Chili et la mémoire des premiers instants de mon voyage, il y a presque un an. La traversée de la cordillière par le passage de los libertadores est une experience visuelle enchantresse : on a les yeux collés à la fenêtre et, pour ma part, j'ai resisté longtemps avant de dégainer mon appreil photo, en pensant à vous, à vous faire partager cet incroyable spectacle. La montagne à coeur ouvert: un long sillonement le long d'un décor qui, défilant, ne cesse de changer de nuances, de formes, d'émotions allant d'étonnements en surprises. De part et d'autre de la route, de la montage, rien que de la montagne, gigantesque et toute puissante. Le long de ses pentes, le tracé délicat d'arborescences, vestige d'anciens cours d'eau et plus fréquemment résultat de l'érosion provoquée par la glace. Les sinuosités formées par la neige sur les versants les moins exposés accentuent les contrastes et c'est comme si surgissait d'entres la roche un mont, un pic dessiné au fusain. Juste à côté, une terre couleur rouille, où affleure une roche stratifiée, offre des dégradés subtils et des juxtapositions de couleurs à peine croyables. Les violets côtoient les terre de sienne; les roses pastels se mêlent aux jaunes sable. Certains flancs sont recouverts d'un duvet ocre oréolé par endroits d'un vert terni, brûlé par le soleil. La route s'incurve et c'est une avalanche de bruns, de jaunes paille, de mauves et de rouges couleur sang : le feu à même la roche, fossilisé pour l'éternité. Passé le virage, la vision d'une immense chaine de montagne se dresse à l'horizon, encadré par les diagonales formées par l'enchevêtrement des versants. Au point de rencontre des perspectives, majestueuse, une paroi gigantesque qui semble perpendiculaire au sol et qui l'est parfois car, à la douceur toute relative des pentes du côté argentin succède la raideur des parois abruptes du Chili. Après le poste frontière, fleurissent les drapeaux de cette nation qui s'étend, cantonné entre l'océan pacifique et les Andes, de la terre de feu au sud, à la frontière avec le Perou, au nord. Descendre du bus à Valparaíso, respirer à nouveau l'air de ce port mythique, revoir la Sra Nelly, Claudio, Sonia, Javier, Bruno, Horacio, Yvonne, revoir la luxuriante faune qui vit auprès de l'océan ou dans ses profondeurs comme le célèbre lion de mer, la vie marine y est en effet abondante du fait du courant froid qui longe les côtes, en milieu de matinée, assister, assis sur le sable, au spectacle de ces centaines de pélicans, goélands et autres mouettes se ruant sur les cadavres de poissons jetés à la mer par les pêcheurs, "pecheur" justement dont la sonorité du mot amusa la Sra Nelly au point de l'attribuer comme surnom à un chien errant, au pelage de tigre, qui s'amusait à faire fuire les oiseaux ce jour-là en leur courant après d'un côté comme de l'autre de la plage, un chien abandonné, un de plus dans cette ville où l'on voit, d'un point de vue canin, des choses absolument invrésemblables, descendre du bus après le décor des montagnes, terminus Valparaiso, héler un taxi-colectivo dont le panneau jaune sur le toit mencionne Recreo, jeter un coup d'oeil furtif vers les collines multicolores de ce patrimoine de l'Humanité dont la façade mosaïque grandeur nature déguise essentiellement la vetusté de ses murs et la pauvreté de ses habitants, payer le chauffeur d'une piece de 500 pesos, lui indiquer mon arrêt "plaza esperanza", et c'est une ribambelle de souvenirs, d'un seul coup, qui me reviennent en mémoire.

  Dernière étape, Santiago du Chili, le commencement et la fin réunis. Revenir dans la capitale chilienne, c'est reécouter cet espagnol qui a fondé les origines du mien en berçant les premières semaines en Amérique Latine : cet accent, cette modulation particulièrement rapide qui peut être pénible à entendre et à comprendre quand cette vélocité s'accompagne d'une paresse d'élocution; inversement, le castillan chilien soutenu par une bonne articulation se révèle doux, mélodieux, chantonnant. Revenir à Santiago, c'est marcher dans les toutes premières heures qui suivirent mon atterissage sur le continent. J'arpente l'avenue centrale, l'Alameda, dans un sens puis dans l'autre, et plus j'erre dans les rues bien connues du micro-centre, plus je m'étonne de mon sens presque inné de l'orientation pourtant habituellement peu fiable (souvenez-vous de mon passage par le quartier de la condessa à Mexico city). Je suis à un croisement et c'est comme si je pouvais visualiser les grands points de repères du centre de la ville, j'hésite un instant, et comme guidé à l'aveugle, je m'engage dans une direction à partir d'une impression floue et authentique pour parvenir, à tâtons, à l'endroit désiré. Ensuite je prends le métro. Là encore, un choc : La réalisation est 100% franco-française. Je l'avais appris dans les premiers temps mais l'avais totalement oublié. Même signal sonore à la fermeture automatique des portes, même design de l'infrastructure générale jusqu'aux plus petits détails. L'analogie ne s'arrête pas ici : si vous prenez la ligne 1 du métro à Santiago du Chili, l'espace d'un instant, vous pouvez avoir l'étrange sensation de vous trouver sur la ligne 1....du métro parisien! La similitude a été poussée jusque dans le modèle de la locomotive qui se présente d'un seul tenant, sans waggonets séparés à intervalles réguliers. A l'interieur d'une telle rame, on voit d'un bout à l'autre du train. Je continue à déambuler dans les rues en direction du quartier Nuñoa où j'ai passé presque entièrement le premier mois de mon arrivée, quand surgit dans mon esprit un mot en espagnol, un mot comme il en existe bien d'autres dont je comprends le sens mais qui m'echappe également, ne parvenant pas à lui trouver sur l'instant son équivalent exacte en français, c'est ce qui rend, du reste, l'exercice de la version si difficile à l'echelle des tournures de phrases, mais ceci est un autre sujet. Je m'approche de la maison de Cristián, je reviens de la plaza des Armas, où assis sur un banc, j'ai écouté ces prêcheurs en tout genre prendre la parole publique, comme un droit inaliénable, un rituel qui peut en laisser certains indifférents, la plupart, mais qui trouve toujours des curieux, des convaincus, des sceptiques, des esprits libres, des joueurs d'échecs installés un peu à l'écart de cette agitation, sous un kiosque, des amoureux partageant un glace, des religieux, des prophètes de tout poil qui tentent d'arranguer les foules mais qui ne récoltent que des regards amusés au mieux, peu importe car de cette coutume qui persiste au coeur de Santiago et qui trouve ses origines lointaines dans chaque village de Chili où les hommes se réunissaient en son centre pour y discuter les problèmes qu'ils tentaient alors de résoudre ensemble, de cette héritage culturel règne sur l'une des places centrales de la capitale un sentiment curieux et sain d'une vie bouillonante et souffle un vent de liberté qui m'accompagne encore en arrivant au pied de la maison de Cristián, ce chilien qui m'a hébergé justement durant ce premier mois irréel, et c'est gorgé de ce bouillon de culture que je gravis les marches des escaliers qui mènent à son appartement tandis que finissait de se décanter le mot espagnol hogar, que l'on peut traduire en français entre autres par l'expression " chez soi". Un dernier tour par Bella Vista, un ultime avocat crémeux et me revoilà à Buenos Aires.

  Faire des allers-retours à l'interieur du continent sud-américain participe aussi certainement à ce sentiment d'appartenance à l'Amérique Latine : oui, je me sens de plus en plus un latino américain. Buenos Aires, de nouveau les rues de San Telmo, les amis porteños Verónica, Cristián, Facundo ( ne pas avoir un ami ou une connaissance qui se prénome Facundo, dit Facu, relève en Argentine de l'impossible). Dernière occasion d'observer cette ville archéologique : c'est comme être, au risque d'insister un peu lourdement, dans une Europe cubiste, c'est comme examiner à la manière d'un géologue les différentes strates d'un passé qui perdure et opère par petites touches, par couches sédimentaires déposées par les époques successives, c'est savourer le charme de la désuetude, c'est, dans l'ensemble, vivre dans les années 70-80, non pas comme un effet de mode, non, à Buenos aires, on est en plein dans les seventies. Les looks, les coupes de cheveux ou l'abscence de coupe de cheveux comme on voudra avec une mention speciale pour l'effet crinière, les vêtements, cols en V, motifs à carreaux, couleurs extravagantes et fluos, les coupes des pantalons surtout. Buenos Aires pour un européen, c'est peut-être le goût de la nostalgie. On ne peut que ressentir une impression étrange devant ce patchwork temporel qui a un parfum de veilli bien présent et tout à fait palpable, qui n'a rien d'un songe mais qui en conserve toute la saveur. Il n'y a qu'a pénétrer à l'intérieur de la Banque de la Nation, plaza de Mayo, pour revivre le début du siècle dernier : espace circulaire gigantesque, au centre duquel enfle le murmure des hommes affairés, du marbre et des dorures du sol au plafond et des guichets d'antan. S'installer dans une rame de metro de la ligne A, et c'est un billet direct pour l'orient express; au plafond des lanternes illuminant un waggon entièrement fait de bois foncé et dont on devine qu'il devait briller quand le vernis luisait encore. Je pourrais passer des heures à relever les mille et un détails de ce puzzle et en recencer les époques, mais les compétences me manquent et, de surcroît, en ce 12 Octobre 2007, je préfère fermer un instant les yeux et penser qu'en ce même jour de l'année 1492, un célèbre navigateur dont je tairais le nom, "découvrait" l'Amérique et que plus de 500 ans après, ce continent représente, pour moi, comme un nouveau hogar.

Posté par LucAmeSud à 22:59 - Commentaires [1] - Permalien [#]


Commentaires sur Argentine, Chili : une dernière danse...

    ton article est vraiment génial!

    Posté par lolliaka, 16 juillet 2010 à 10:39 | | Répondre
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